Entrevue pour Soyons curieux
Besançon
Sororité
Samedi matin, je monte réveiller nos filles, je les trouve qui ronflent dans le même lit. Je souris, je prends une photo mentale et je referme la porte. Mon mari me dit qu’il les a entendues parler jusque tard hier soir… Je repense à ces moments de complicité avec ma petite soeur, aux fous rires étouffés sous la couette, à nos pieds froids qui se réchauffaient, à nos prières inventées, à elle que je pouvais aller rejoindre en cas de cauchemars… Je jouais la grande soeur, mais souvent, c’est sa présence à elle qui me rassurait. Quand j’avais peur de descendre au sous-sol, je la faisais descendre en premier et grâce à elle, je retrouvais du courage. J’aime voir nos filles complices même quand c’est pour s’opposer à nous les parents. J’aime voir les pulls passer d’une armoire à l’autre. Leurs têtes appuyées l’une sur l’autre quand elles regardent une vidéo sur l’ordi, leurs éclats de rire en commun, leurs blagues qu’elles seules comprennent. Il y a évidemment des moments d’insultes, de conflits, de pleurs, la grande qui choisit maintenant plus souvent ses copines, le deuil de la plus jeune… C’est tout ça grandir ensemble. J’ai envie d’appeler ma soeur.



Ce moment précis
Tu viens de sortir de mon ventre. Je suis en état de choc. Je ne m’attendais pas à ça: tant de douleur, l’intensité, toucher ma limite, la terre qui s’ouvre en deux… Tout va très vite dans ma tête et dans mon coeur, mais mon corps est figé. Je te vois pour la première fois. Je suis sidérée, tu es si petite, si fragile, tu es toi et en même temps encore une part de moi… Je n’en reviens pas que ce soit vrai. Je n’arrivais pas à faire pousser des carottes au jardin, mais je suis arrivée à faire pousser un bébé dans mon ventre! Je te sentais bouger quand tu étais dedans, mais c’était si intérieur, si caché, là je te touche, je te vois, je sens ta chaleur, je sens ton odeur que je n’oublierai jamais. Je te respire, te renifle, rien à foutre de mon bonnet A, la grande mammifère se réveille en moi. Vertige! J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Puis, nous nous baignons dans nos regards d’amour: je deviens ta maman à ce moment précis.
Avec 15 ans de recul, j’aime toujours autant reconnecter à cet instant unique, notre plus beau cadeau.
Dernier mercredi après-midi
25 juin, je profite du dernier mercredi après-midi avec mes filles: la grande de 15 ans arrête ses cours de musique l’an prochain, plus envie de rien! J’essaie de graver chaque instant dans ma mémoire, il y en a eu tant des mercredis-cours-de-musique-médiathèque-boulangerie… J’ai aimé la complicité de ces moments. Nous marchons vers le conservatoire, je regarde ma grande, les yeux maquillés de noir épais, habillée gothique. Je me dis qu’elle a bien changé depuis son premier cours avec ses lunettes roses. Je ne peux pas m’empêcher d’être déçue de son style actuel. Je l’aimerais plus colorée, plus motivée, moins sombre. Une voiture s’arrête, la conductrice grand sourire hèle ma fille: « hey! J’adore ton style! » Je suis choquée, puis fière, puis questionnée… Une inconnue voit la beauté de ma fille et moi je peine à la voir. Je pose un nouveau regard sur elle: « c’est vrai que c’est beau ton style! Tes boots avec ta jupe à dentelle noir, ta cravate avec ta chemise à volants, c’est beau le contraste masculin-féminin que tu portes! » Elle me regarde découragée, les yeux au ciel: « maman, tu es tellement stéréotypée, sort de tes codes! Une cravate c’est pas forcément masculin, ni une jupe féminin! » Purée, ça brasse l’intérieur une ado de 15 ans! Je crois que je vais m’inscrire à la méditation les mercredis après-midi!
Avec respect
Ma fille pleure à chaudes larmes à 22h30. C’est à cette heure-là que ça sort à cet âge-là semble-il. La surveillante du collège l’a hélée au portail ce matin et a proféré que son short était trop court: « si tu t’habilles encore une fois comme ça, je vais te renvoyer chez toi! »
C’était un matin short, il était banal et noir (le short et le matin aussi). « Maman, tu aurais dû voir comme elle me regardait! On aurait dit que j’avais fait un truc super grave! J’avais l’impression que j’étais sale… » Elle pleurait de colère devant l’injustice qu’elle ressentait.
Ma grande, j’aimerais que tu te rappelles de ce moment-là, que tu le graves en toi. Fais-en quelque chose: une lettre à la direction, une vidéo avec tes amies, un reportage pour le journal étudiant… Trouve du pouvoir dans ta créativité. Dis-leur que tu veux te faire parler et regarder avec respect. Fais bouger les lignes. Je suis derrière toi si tu as besoin.
Stress parental
14 octobre 2008, j’habite au Québec. Aujourd’hui ce sont les élections fédérales canadiennes et la garderie ferme plus tôt pour que le personnel puisse aller voter. Notre fille a deux ans et demi. Tous les matins, elle et moi pleurons au moment de nous quitter, c’est un arrachement douloureux. Ma vie est intense et tendue, ce n’est jamais assez nulle part. J’adore mon boulot, mais je rêve secrètement de me diviser en deux. Non, en trois! La troisième partie dormirait pour les deux autres… À 16h, je suis immergée dans la rédaction d’une chronique radio et je me rappelle en sursaut que la garderie ferme à 16h, j’ai 25 minutes de route. Je suis paniquée. La garderie ne répond pas au téléphone. Mon coeur bat à cent à l’heure. J’imagine ma fille seule devant la grande baie vitrée, elle se sent abandonnée, elle pleure à côté d’une éducatrice qui tape du pied, bras croisés, sourcils froncés. C’est un drame! Je sens mes cheveux blanchir. Je voudrais hurler, compresser la route, remonter le temps, appuyer sur « retour en arrière ». Je maudits mon organisation. J’arrive en trombe à la garderie, je sue du cortisol. Puis, je la vois qui joue tranquillement, entourée d’enfants. Sur la porte: fermeture exceptionnelle à 17h.
Janvier 2021, j’ai beaucoup de cheveux blancs et j’apprends encore à me mettre moins de pression et à faire confiance.
